jeudi 23 décembre 2010

Décembre…


Achetez du cannabis antiflic et découvrez des prisons exceptionnelles!
Offrez aux banlieues des sites internet et des grèves de la faim.
Faites du lobbying en achetant des chèques-cadeau-chômage, une bonne résolution à prix violé.
Cultivez pendant les fêtes une idée condamnée au marketing, minée d’enfance top spéciale politique.
On l’accuse à cinq ans d’un colis piégé dont il dénonce l’ouverture.
On souhaite l’atrocité à prix coûtant sur la piste joyeuse et simple de Noël, avec le scrupule anarchiste de se faire plaisir sans se faire avoir.

Cut-up de Noël, truffé de messages publicitaires et d'infos véritables, décembre 2010

lundi 22 novembre 2010

Divination


Au chevet du grand bouddha couché
Le devin ivrogne me révèle contre quelques sous
Les numéros gagnants du loto

Courant au bureau de poste
Pour les télégraphier à My
Sur le chemin me poursuit
Le sourire de l’Eveillé



(Chiang Maï, Thaïlande)

mercredi 10 novembre 2010

Position des corps adverses comme s'ils étaient laqués ou collés


"Laqués ou collés" signifie que les corps des deux adversaires sont très rapprochés et ne se séparent plus. Lorsque nous approchons du corps de notre adversaire, collons-nous fort à lui par la tête, le tronc et les jambes.
Bien qu'en général les gens approchent vite leur visage et leurs jambes, leur corps est sujet à demeurer en arrière. Il faut donc bien coller son corps à celui de l'adversaire et y adhérer de façon qu'il n'y ait aucun espace. Réfléchissez-y bien.

Miyamoto Musashi, Traité des Cinq Roues

mercredi 3 novembre 2010

Ma plongée avec Nicolas Hulot


Me voilà explorant les fonds marins en compagnie de Nicolas Hulot et de quelques-uns de ses collègues. Nous nageons en eaux peu profondes, près d'un récif qui dresse ses ombres noires et déchiquetées, inquiétantes, dans le soir tombant. Lorsque nous remontons à la surface, Nicolas, l'homme-sorti-de-la-télé-pour-sauver-la-planète, me lance un regard incrédule; ses bras qui se lèvent et retombent dans un plouf pathétique expriment le dépit. Je comprends aussitôt. L'inquiétude me saisit comme une giclée d'adrénaline: tous les autres plongeurs ont disparu et, c'est sûr, courent maintenant un grand danger. Je repars pour une nouvelle immersion dans les eaux noires, fébrile, me sentant bientôt la proie facile d'un péril indicible. Mais aussi mystérieusement qu'ils s'étaient volatilisés, nos compères réapparaissent à nos côtés. Dans le soulagement général, personne ne songera à demander d’explication.

Regagnée la rive - la nuit enveloppe maintenant complètement cette vaste étendue de roches noires et nues, le vent s'est levé -, nous avançons courbés face aux rafales chargées d'embruns d'un vent augurant l'imminence de la tempête, lorsque je m'aperçois soudain que je suis vêtu en tout et pour tout d'un T-shirt recouvrant à peine mon sexe et mon cul nu! Personne n'a semblé s'en émouvoir jusque-là, et pas plus lorsque j'annonce à Nicolas et ses compagnons qu'il me faut aller rechercher mon slip et mon pantalon que j'avais pris soin, avant la plongée, de laisser en consigne dans un bar breton de la côte, un peu plus loin sur la falaise. Avisant la tempête, qui maintenant nous jette à la face son souffle monstrueux et ses trombes de pluie, mes camarades décident de s'engouffrer dans la première auberge qui apparaît - abracadabra! - à notre droite, plantée seule au milieu de ce ténébreux désert minéral. Devant l'entrée une ampoule nue se balance dans le vent et hoquette en venant frapper l'auvent de bois. Je dois pour ma part poursuivre ma quête, car l'idée m'est désormais insoutenable de devoir continuer à m'exhiber dans cet accoutrement.

Je chemine seul, en ligne droite, le long d'une crête, la tempête redouble de violence lorsque je franchis péniblement un pont suspendu - d'une traite wouf! sans regarder pour tromper le vertige! Dès la sortie du pont, je suis accueilli par des cris abjects, rires gras et moqueries provenant d'une famille attablée devant une caravane - grasse mémère blonde décolorée dans une robe à fleurs bleues, petit papa rougeaud, moustachu, cheveu gras plaqué sur un crâne rabougri, insignifiant dans son fauteuil pliant en synthétique, et gamins morveux bouffant leur purée à la petite cuiller avec le sourire narquois de la bêtise.
— "Hé r'garde-moi ça, éructe la mégère, il a pas d'culotte, y s'balade à poil! Ha ha!"
Je hâte le pas, je marche, toujours et encore, en ligne droite, je ne reconnais bientôt plus rien. Il me semble pourtant que le bar n'était pas si loin. Puis des lumières, du bruit, une odeur de pain chaud et la vision d'énormes miches dorées et croustillantes qui s'étalent dans la vitrine d'une boulangerie vaste comme un hall de gare. Me voici dans un centre commercial. Les lumières crues, les enseignes au néon, épileptiques, la foule hagarde poussant des chariots, l'écho diffus des hauts-parleurs dégueulant simultanément musique d'ambiance et super-promotions… une atroce agression pour l'homme nu sorti des ténèbres. Les pains passent de mains en mains le long d'une chaîne d'hommes au regard sombre, aux gestes nerveux mais précis. Ce curieux trafic ne m'émeut pourtant pas, accaparé que je suis par une idée lumineuse: puisque je ne nourris plus aucun espoir de retrouver mes affaires, pourquoi ne pas me racheter ne serait-ce qu'un short afin de cacher mes parties et rejoindre apaisé l'auberge de la falaise, où m'attendent mes amis écologistes? Depuis le tapis roulant je jette des regards avides dans un magasin de vêtements, mais le tapis m'emporte, je ne suis plus maître de mes mouvements; les vitrines - alléchantes - défilent, je suis perdu, je me lance dans de sinistres couloirs blancs donnant sur de multiples portes débouchant sur… de sinistres couloirs blancs donnant sur de multiples portes, etc., des virages, des coudes des demi-tours… Ah enfin des gens! Faire la queue avec eux - les queues mènent toujours quelque part, il faut avoir confiance et se laisser porter par ces agglomérats humains. Au bout, la porte s'ouvre et se referme sur des toilettes. J'avise deux autres entrées au fond, je cours, en choisis une et me trouve enfin à l'air libre!

Une sorte de cour intérieure, non une ville de la taille d'une cour intérieure, un dédale d'escaliers et de ruelles minuscules serpentent à travers un fouillis de maisons carrées aux tons ocre. Un joli tableau, silencieux, anachronique, que j'ai à peine le temps de contempler puisque, surgi de nulle part, un saltimbanque au costume bigarré, ridicule - chapeau à plumes, masque au long nez, cape de velours cramoisi et vert -, s'est jeté en travers de mon chemin et déclame avec emphase des tirades incompréhensibles
— « Armanio Rikiti, duc de la Cité pourpre (brandissant un fanion triangulaire) : ronds-de-jambes, jabots et tout le tralala, un genou à terre me voilà, débarrasseur d'embarras, une clé sous la paupière, une chenille sur le toit - la joie, la joie dans ce foutu fatras! »


— « Mmh mmh…»

(Séance à 45 euros, septembre 2003)

mardi 26 octobre 2010

L'obsession des côtes à la lumière d'un phare phobique



"Pourquoi faut-il toujours que nous nous retrouvions sur la côte?" demanda My en regardant ses pieds s'enfoncer toujours plus dans le sable noir à chaque reflux des vagues. "Tu me parles toujours de plage, de marées, de bateaux, de traversées… N'y a-t-il rien d'autre qui vaille la peine?" La fin de sa phrase avait été aspirée dans un bruit de succion, quelques algues filandreuses s'enroulèrent autour de ses talons. "Tu me décris des créatures multicolores, des villes de corail aux architectures gothiques, flamboyantes, des labyrinthes aux dédales cérébelleux, la grâce, la lenteur, le temps en suspens…"
Le soleil avait plongé d'un coup derrière la ligne d'horizon - sous ces latitudes, c'est un soleil narcoleptique; tombent à sa suite, brutalement, les ténèbres: reliefs cendrés, eau noire et huileuse comme du pétrole, bruits étouffés, bruissements, murmures… Ceux des hommes s'estompent, ceux de la nature s'enhardissent et préparent le changement de règne. "Tu sais bien que n'ai jamais mis la tête sous l'eau. Ce monde m'est étranger, ajouta-t-elle d'une voix minuscule. Viens, retournons vers l'intérieur."


Non, attends, parce que je sais, écoute, je suis sûr, la côte c'est la seule ligne de fuite, c'est la frange d'un monde, la seule ouverture, pas de murs, pas d'arbres, l'horizon, et au-delà, tu ne le vois pas mais tu sais qu'il existe un au-delà et que tu peux l'atteindre, que c'est possible, et que tu iras et qu'il faudra continuer d'avancer, tu débroussailleras, tu te feras un chemin, tu t'élèveras parce que tu veux pas, je veux pas crever digéré par l'estomac immonde des villes ni ensuqué, étouffé par la nature monstrueuse et moite; je veux plus être dans le noir, seul, terrifié, à tâtonner, à heurter les parois, tu sais comme la fois où petit les plombs avaient sauté et j'étais debout au milieu de la chambre et tout était si noir, j'avais pourtant les yeux ouverts mais on m'avait cousu de la nuit dessus; j'étais dans cette grande chambre et je me croyais dans les chiottes: un pas en avant dans n'importe quelle direction et j'aurais dû en tendant les bras toucher la porte ou les murs, mais deux, trois pas et mes mains tendues ne rencontraient rien, rien que le vide immense et noir, et je continuais d'avancer et la nuit me rentrait de partout, par le nez, par la bouche et envahissait mes poumons, et j'ai senti qu'elle allait m'engloutir, me dissoudre, j'ai compris qu'elle n'était pas à l'extérieur mais que c'est moi qui étais à l'intérieur, dans le ventre de la nuit, et qu'elle était en train de me digérer. Alors je n'ai plus bougé et j'ai hurlé et craché jusqu'à ce que la lumière revienne. Tu vois maintenant je veux garder les yeux ouverts, je veux pouvoir sortir la tête, respirer, voir loin, je veux de l'espace où m'enfuir quand j'ai peur. Cela je le sais, j'en suis sûr, je le sais.

Ce que je savais aussi c'est que les mots, quand ils ne sont pas vains, agissent comme une médecine à effet retard, et que le temps que My comprenne il serait trop tard, qu'elle serait déjà loin de moi, qu'elle nourrirait peut-être des regrets ou de la rancœur à mon égard.
"D'accord", répondis-je. My me prit par le bras et doucement me fit faire demi-tour. Nous marchâmes encore quelques mètres sur le sable noir avant de nous engouffrer sur le chemin de terre qui serpentait sous les arbres et rejoignait les premières maisons du village, puis la route, puis la jungle, puis la ville, puis encore la route, et tout au bout une autre côte… et la mer. Je serrai fort la main de My: "Dis, quand on sera arrivés, ça te dirait d'aller voir nager les dauphins? Il paraît que là-bas les pêcheurs t'embarquent avec eux au lever du soleil pour quelques roupies. Ça doit être merveilleux!"


(Lovina - Bali, Indonésie)

samedi 2 octobre 2010

L'herbe repousse, pas les moignons


Au fond du lac Hoan Kiem
Repose une épée légendaire.
Qui l'en extraira
Délivrera le pays de sa malédiction
Dit le jeune vendeur de cartes postales
Manchot

Mutilé, mutilé
Du nord au sud partout
C'est un pays mutilé
Des bras des jambes de l'âme
Amputé

Le vieil homme édenté
A honte de son sourire
Qu'il cache du revers de la main
Après le thé il nous invite
A l'étage de sa maison

Un petit autel
Bois et plastique rouge
Dorures bougies tremblantes
Et des photos sépia
Portraits endimanchés
D'une femme et deux enfants

Il se tait maintenant
Et sourit
En s'approchant de la fenêtre ouverte

Dehors
Des canards barbotent
Au fond des trous d'obus
Derrière le mur jaune décrépit
Des enfants crient et jouent
Au ballon
Aux mousquetaires

(Hanoï - Hoi Han, Vietnam)

lundi 27 septembre 2010

Nuages fous


J’ai habité cet ermitage,
Mais après dix jours, j’en étais rassasié.
Regardez au-dessous de nos pieds,
Les désirs charnels augmentent beaucoup.
Un autre jour, si vous venez me demander,
Je serai chez un poissonnier,
Dans un bistro
Ou dans un quartier de plaisir.

(Ikkyu, 1440)