mardi 22 avril 2014

La trahison de l'artiste



Et comme ils vivaient sans monarchie et sans esclavage, ils n'avaient pas non plus de Bourse des valeurs, de publicité, de police secrète ni de bombes atomiques. Et pourtant je répète que ce n'étaient pas des gens simples, des bergers tranquilles, de nobles sauvages, des utopiens débonnaires. Ils n'étaient pas moins compliqués que nous.

L'ennui est que nous avons la mauvaise habitude, encouragée par les pédants et les sophistes, de considérer le bonheur comme quelque chose de plutôt stupide. Seule la douleur est intellectuelle, seul le mal est intéressant. Voilà la trahison de l'artiste : un refus d'admettre la banalité du mal et le terrible ennui de la douleur. Si vous ne pouvez les battre, rejoignez leurs rangs. Si cela fait mal, recommencez.

Mais louer le désespoir, c'est condamner la joie ; adopter la violence, c'est perdre tout le reste. Et nous avons presque tout perdu ; nous ne pouvons plus décrire un homme heureux ni célébrer la moindre joie.


Ursula K. Le Guin, Ceux qui partent d'Omelas.

mardi 18 mars 2014

Voyage astral, beauté fatale



Olie me parlait de voyages astraux. Des types en méditation assise qui, ayant atteint on ne sait quel état de supra-conscience, se retrouvaient à flotter à cinquante centimètres au-dessus de leur propre corps. L'exercice, me dit-il, consistait à progressivement s'éloigner de son enveloppe charnelle pour aller explorer d'autres mondes, d'autres sphères et qui sait croiser d'autres corps astraux en goguette. Le tout étant d'acquérir suffisamment d'expérience et de sang-froid pour regagner à volonté son corps déserté.

Jyel, me raconta-t-il, avait eu à ce propos une expérience malheureuse et avait failli être condamné à errer dans les limbes, faute de corps qui l'attendait en bas… Commençant sa méditation sur un remblai de terre au bord d'un chemin, il avait mené à bien son évaporation et s'entretenait avec une lointaine connaissance quand une sensation étrange, comme une vague meurtrissure, lui intima de réintégrer fissa sa carcasse. Sur la terre du chemin, il trouva son corps renversé et livré à une meute de chiens sauvages qui se pourléchaient les babines en lui entamant les jarrets…

Olie avait planté ses yeux dans les miens, guettant l'effet de son improbable anecdote.
"Mais… dis-je au bout d'un long moment de silence, où vont-ils ? Que cherchent-ils à voyager comme ça ? Tu sais, moi aussi je sors de mon corps, chaque nuit que je ne dors pas. Je reste comme ça, allongé, je me concentre et je vais retrouver ses yeux. D'abord je les imagine, puis je les vois, distinctement, comme si je les survolait de très près. Ils s'entrouvrent pour moi, ces yeux merveilleux de noir profond où scintille toujours un point de lumière — australe —, même dans les instants les plus frileux; des ombres y passent aussi, tout un théâtre d'ombres plus fantastique encore que celui de Java. Ils racontent tant d'histoires, si tu savais… Récits à l'encre noire et pure, farouches, malicieux, rêves éblouissants et désirs enfantins que la pudeur retient suspendus à un haussement de sourcil. Ils t'invitent aussi à inventer des histoires qui n'existent pas, pas encore, à explorer les profondeurs de son âme — boréale. D'autres ont-ils su fouiller la boue du monde pour honorer ce joyau ? Pourvu !"

Parfois tout se trouble soudain, les images s'évaporent, ne restent que les contours, et la frange des cils comme des rideaux tirés. Puis de nouveau la nuit, le néant. Le gémissement d'un chien, dehors, des murmures, me ramènent doucement à cette chambre, à cette natte où mon corps inerte aspire à petites lampées mon songe d'astrale beauté. Il est temps de regagner cette chair vaine. Qu'importe… Je repartirai, d'une patience angélique. Je me coucherai, chaque nuit, au seuil des ses yeux, jusqu'à ce qu'ils me fassent grâce de s'entr'ouvrir à nouveau…

"J'ai trouvé la beauté, Olie, et je ne la lâcherai pas. Elle peut être volatile, changeante, cruelle, elle peut prendre le masque de la plus ignoble horreur, de la plus complète indifférence, de la bêtise et de l'insignifiance, je n'aurai de cesse que de la débusquer, toujours et partout. J'y donnerai ma vie."


Toutes les nuits, d'ici et d'ailleurs.




mardi 19 novembre 2013

La perfection de l'organisme

Don Quichotte, Pierre  Reymond

L'un des principes qui règlent le travail de l'administration est que la possibilité d'une erreur ne doit jamais être envisagée. Ce principe est justifié par la perfection de l'ensemble de l'organisme et il est nécessaire si l'on veut obtenir le maximum de rapidité dans l'expédition des affaires. Sordini n'avait donc pas le droit de se renseigner auprès des autres bureaux ; ces bureaux ne lui auraient d'ailleurs rien répondu, parce qu'ils se seraient immédiatement aperçus qu'il s'agissait de rechercher une possibilité d'erreur.

Franz Kafka, Le Château

vendredi 11 janvier 2013

Allah: 1 point, Man : 0



Mister "Kumis" (Moustache), le restaurateur Malais, est sans doute le seul à des milliers de kilomètres qui consente à faire crédit à deux Occidentaux affamés et imprudents, débarqués sans le sou sur une île minuscule à trois heures de la côte. Du coup, on ne bouge plus de sa terrasse, belle, vaste, avec ses piliers de bois sombre robustes surmontés d'un toit de feuilles de palmier où vient caracoler la pluie les soirs de mousson. Trois marches plus bas, le sable n'en finit plus de s'affiner au soleil brûlant et au roulis délicat de la mer de Chine. Si bien qu'il offre une couche moelleuse aux tortues marines qui viennent une fois l'an y déposer leurs œufs avant de reprendre le large, ainsi qu'à d'autres larves, moins symbiotiques, enroulées dans leurs sarongs, imbibées d'arak et de citronnelle…

Tandis que l'on fume en parlant du monde du silence ou d'insectes anormalement dimensionnés, "Kumis" nous sert nourriture et boisson, l'air mi-amusé, mi réprobateur, roulant ses yeux ronds et noirs, tordant sa bouche, ce qui a pour effet d'imprimer à sa grosse moustache en guidon de vélo de drôles d'ondulations.

Un soir, sur cette même terrasse, jouant une partie de carrom avec M. Mohamed Kashmuri, alias "Kash":

Kash, d'un air détaché :
- What's your religion?
Moi, appliqué à viser le pion rouge avec le palet :
- Pardon?
- Your religion. In wich God do yo believe?
Le pion rouge part aux antipodes, et l'ongle de l'index me rappelle douloureusement qu'on ne joue pas au carrom comme aux billes :
- Hum… Well, none, I guess…
Kash, feignant la colère mais concentré à son tour sur le rouge :
- Impossible! Everybody has a God, everybody believes in something ! For me, my God is Allah, so what's yours?
Moi, un peu lassé et inquiet :
- Ok, well, sometimes I try to believe in Man…
Kash, reposant triomphant le pion rouge au centre du plateau après l'avoir envoyé tout droit dans le trou, marquant la fin de la partie :
- Ah! Ah! Bad choice! You'll go to Hell!


Pulau Perhentian Kecil, Malaisie.
Avec respect et gratitude pour Mr Kumis,
dont je n'ai jamais su le véritable nom.

jeudi 25 octobre 2012

Jazz thaï, nouilles volantes et néons-frontière


(à Ital Corner)

Tu quittes le Wat Chedi et ses dragons de stuc dont les corps descendent le vieux stupa comme des toboggans. Pour la Poste principale, dirige-toi vers la rivière. Tu traverses une grande artère, puis tu fuis la circulation en t'engouffrant dans les soi, ces petites venelles grises aux rigoles charriant l'eau savonneuse. Elles sont si étroites que le soleil n'y entre pas. Devant les maisons endormies, des paniers de bambou tressé, des gamelles d'étain, des débris de volailles fraîchement abattues - pas grand-chose : pattes, têtes, plumes… le peu qui ne soit comestible. Celles-là même qui commencent à mijoter au coin des rues dans des woks grands comme des citernes, et dont le fumet épais va bientôt envahir toute la ville, les moindres interstices, les moindres naseaux, même les pores de ta peau et les fibres de tes vêtements. Et la faim te prend au ventre, impérieuse. Elle t'aveugle et te désintéresse de toute chose, t'impose une image tronquée de ton propre corps: un nez relié à une panse par un hasardeux jeu de tuyaux. Le gingembre, l'ail et l'oignon grillés, la ciboule, la coriandre et le basilic, et ce cari vert délicieux mais si diablement puissant… Tu te laisses mener par le bout du nez dans la nuit voluptueuse qui tombe comme du feutre, la ville est un dédale où des hommes invisibles et bienveillants ont semé la lumière. Petits lampions des soi, puis clarté aveuglante du tout-électrique. Te voilà sur la populeuse et bruyante Moon Mueang Road. Longe le canal - vu du dessus, le pêcheur au chapeau de paille dans sa barque est un drôle de nénuphar - et préfère encore à la rectiligne Loi Khor Road le zig-zag des soi. Dans Thae Pae soi, regard furtif dans une salle de billard clandestine où deux jeunes gorgés de whisky frelaté s'empoignent sans un bruit à même le velours vert.

Plus loin, prends garde de ne te laisser happer par le Night Bazar, ruche bariolée et aguicheuse où s'échangent bruyamment les billets, les étoffes, les bijoux et la viande séchée. Presse le pas. Tu auras peut-être encore le temps d'entendre les musiciens, à l'angle du bazar, qui tirent d'instruments traditionnels usés jusqu'à la corde des sons ondulants, des mélodies insaisissables mais harmonieuses battues par de sèches percussions. Le petit homme aux dents aussi espacées que les trous de sa flûte a capté ton regard et te tend dans un sourire une cloche métallique. Il t'invite. Te voilà battant gauchement la mesure, guettant la raillerie dans les mines contenues et les yeux rieurs des musiciens. En vain. Le morceau se termine dans les éclats de rire, les accolades et un gobelet de gnôle.

Avant de traverser la rivière par le pont de Loi Khor, le wok immense de la femme au foulard est une pleine lune en négatif dans une nuit de néons. D'un geste sûr et rapide, elle envoie valser ses nouilles frites jusqu'au ciel vibrant d'insectes devant un parterre de badauds aux yeux ronds et à la langue pendante. Tu fouilles tes poches, ravales ta salive et allumes un mégot. De l'autre côté du pont, au-delà des garde-corps de ciment, la pulsation rouge d'une enseigne au néon se dédouble aux reflets du fleuve. Horizon chaotique. Hypnotique. Tu traverses sans penser. Quelqu'un t'attend sûrement au "Riverside"…

Chiang Mai, Thaïlande





mardi 11 septembre 2012

Attica Blues


















Sur la route d’Attica
Avec My sifflotant
Nous eûmes pour prison
La cage d’un ascenceur
Incarcérés, archi-serrés
Too tight, O Mama !
Chanta le grand Archie
Mais l’air avait tourné
Le vent éventé
La furie étouffée
La révolte matée
Blasé !


Là tout près
Au recoin de la nuit
Brillent d’amère nostalgie
Les yeux de My
Où la petite fille
De l’Aube sereine
A la voix de fausset ?

Ne pleure pas
Avec toi
Même enfermé
Dans le temps figé
Je n’aurais pu rêver
Plus douce compagnie
Allons ! prenons malin plaisir
A tromper notre ennui

Dans la grande nuit moite
Monsieur Archie
Prit un dernier solo
Et nous les escaliers

vendredi 27 avril 2012

Un monde toujours nouveau


Je voyage pour retrouver un monde intact sur lequel le temps n'aurait pas de prise. En effet, deux jours de voyage, la connaissance d'une ville nouvelle ralentissent la précipitation des événements. Deux jours dans un pays nouveau en valent trente de ceux que l'on vit dans l'endroit habituel, raccourcis par l'usure, détériorés par l'habitude. L'habitude polit le temps, on y glisse comme sur un parquet trop ciré. Un monde nouveau, un monde toujours nouveau, un monde de toujours, jeune pour toujours, c'est cela le paradis.

Eugène Ionesco, Journal en miettes

mardi 5 avril 2011

La transmigration du va-nu-pied (2)


Couplet 2 : Cercles intérieurs

Le corps est souffrance, dis-tu
La naissance est souffrance
La maladie, la vieillesse, la mort
Sont souffrance
La compagnie de ce que l’on fuit
Souffrance
La séparation de ce que l’on aime
Souffrance

Pieds nus
Le long du sentier octuple
J’évalue mes chances
De guérison

De cercle en cercle
L’horizon s’élargit
Du plus petit noyau de conscience
de ton petit nombril malodorant
A l’infinitude du cosmos où transmigrent
Les âmes chagrin
Jusqu’à la rémission

Le sourire joyau
Un moine balaye la cour du temple
Absorbé dans sa tâche
Mes pas sur les feuilles mortes
Il lève la tête
Croisons nos regards
Le sien est compréhension
Compassion infinie
La beauté de l’âme
Je ne l’oublierai jamais

Comme ce cordon orange
Qu’il m’attacha au poignet
Et disparut
Au gré des flots
Dans l’océan immense

(Sukhothaï - Big Buddah, Thaïlande)

jeudi 23 décembre 2010

Décembre…


Achetez du cannabis antiflic et découvrez des prisons exceptionnelles!
Offrez aux banlieues des sites internet et des grèves de la faim.
Faites du lobbying en achetant des chèques-cadeau-chômage, une bonne résolution à prix violé.
Cultivez pendant les fêtes une idée condamnée au marketing, minée d’enfance top spéciale politique.
On l’accuse à cinq ans d’un colis piégé dont il dénonce l’ouverture.
On souhaite l’atrocité à prix coûtant sur la piste joyeuse et simple de Noël, avec le scrupule anarchiste de se faire plaisir sans se faire avoir.

Cut-up de Noël, truffé de messages publicitaires et d'infos véritables, décembre 2010

lundi 22 novembre 2010

Divination


Au chevet du grand bouddha couché
Le devin ivrogne me révèle contre quelques sous
Les numéros gagnants du loto

Courant au bureau de poste
Pour les télégraphier à My
Sur le chemin me poursuit
Le sourire de l’Eveillé



(Chiang Maï, Thaïlande)

mercredi 10 novembre 2010

Position des corps adverses comme s'ils étaient laqués ou collés


"Laqués ou collés" signifie que les corps des deux adversaires sont très rapprochés et ne se séparent plus. Lorsque nous approchons du corps de notre adversaire, collons-nous fort à lui par la tête, le tronc et les jambes.
Bien qu'en général les gens approchent vite leur visage et leurs jambes, leur corps est sujet à demeurer en arrière. Il faut donc bien coller son corps à celui de l'adversaire et y adhérer de façon qu'il n'y ait aucun espace. Réfléchissez-y bien.

Miyamoto Musashi, Traité des Cinq Roues

mercredi 3 novembre 2010

Ma plongée avec Nicolas Hulot


Me voilà explorant les fonds marins en compagnie de Nicolas Hulot et de quelques-uns de ses collègues. Nous nageons en eaux peu profondes, près d'un récif qui dresse ses ombres noires et déchiquetées, inquiétantes, dans le soir tombant. Lorsque nous remontons à la surface, Nicolas, l'homme-sorti-de-la-télé-pour-sauver-la-planète, me lance un regard incrédule; ses bras qui se lèvent et retombent dans un plouf pathétique expriment le dépit. Je comprends aussitôt. L'inquiétude me saisit comme une giclée d'adrénaline: tous les autres plongeurs ont disparu et, c'est sûr, courent maintenant un grand danger. Je repars pour une nouvelle immersion dans les eaux noires, fébrile, me sentant bientôt la proie facile d'un péril indicible. Mais aussi mystérieusement qu'ils s'étaient volatilisés, nos compères réapparaissent à nos côtés. Dans le soulagement général, personne ne songera à demander d’explication.

Regagnée la rive - la nuit enveloppe maintenant complètement cette vaste étendue de roches noires et nues, le vent s'est levé -, nous avançons courbés face aux rafales chargées d'embruns d'un vent augurant l'imminence de la tempête, lorsque je m'aperçois soudain que je suis vêtu en tout et pour tout d'un T-shirt recouvrant à peine mon sexe et mon cul nu! Personne n'a semblé s'en émouvoir jusque-là, et pas plus lorsque j'annonce à Nicolas et ses compagnons qu'il me faut aller rechercher mon slip et mon pantalon que j'avais pris soin, avant la plongée, de laisser en consigne dans un bar breton de la côte, un peu plus loin sur la falaise. Avisant la tempête, qui maintenant nous jette à la face son souffle monstrueux et ses trombes de pluie, mes camarades décident de s'engouffrer dans la première auberge qui apparaît - abracadabra! - à notre droite, plantée seule au milieu de ce ténébreux désert minéral. Devant l'entrée une ampoule nue se balance dans le vent et hoquette en venant frapper l'auvent de bois. Je dois pour ma part poursuivre ma quête, car l'idée m'est désormais insoutenable de devoir continuer à m'exhiber dans cet accoutrement.

Je chemine seul, en ligne droite, le long d'une crête, la tempête redouble de violence lorsque je franchis péniblement un pont suspendu - d'une traite wouf! sans regarder pour tromper le vertige! Dès la sortie du pont, je suis accueilli par des cris abjects, rires gras et moqueries provenant d'une famille attablée devant une caravane - grasse mémère blonde décolorée dans une robe à fleurs bleues, petit papa rougeaud, moustachu, cheveu gras plaqué sur un crâne rabougri, insignifiant dans son fauteuil pliant en synthétique, et gamins morveux bouffant leur purée à la petite cuiller avec le sourire narquois de la bêtise.
"Hé r'garde-moi ça, éructe la mégère, il a pas d'culotte, y s'balade à poil! Ha ha!"
Je hâte le pas, je marche, toujours et encore, en ligne droite, je ne reconnais bientôt plus rien. Il me semble pourtant que le bar n'était pas si loin. Puis des lumières, du bruit, une odeur de pain chaud et la vision d'énormes miches dorées et croustillantes qui s'étalent dans la vitrine d'une boulangerie vaste comme un hall de gare. Me voici dans un centre commercial. Les lumières crues, les enseignes au néon, épileptiques, la foule hagarde poussant des chariots, l'écho diffus des hauts-parleurs dégueulant simultanément musique d'ambiance et super-promotions… une atroce agression pour l'homme nu sorti des ténèbres. Les pains passent de mains en mains le long d'une chaîne d'hommes au regard sombre, aux gestes nerveux mais précis. Ce curieux trafic ne m'émeut pourtant pas, accaparé que je suis par une idée lumineuse: puisque je ne nourris plus aucun espoir de retrouver mes affaires, pourquoi ne pas me racheter ne serait-ce qu'un short afin de cacher mes parties et rejoindre apaisé l'auberge de la falaise, où m'attendent mes amis écologistes? Depuis le tapis roulant je jette des regards avides dans un magasin de vêtements, mais le tapis m'emporte, je ne suis plus maître de mes mouvements; les vitrines - alléchantes - défilent, je suis perdu, je me lance dans de sinistres couloirs blancs donnant sur de multiples portes débouchant sur… de sinistres couloirs blancs donnant sur de multiples portes, etc., des virages, des coudes des demi-tours… Ah enfin des gens! Faire la queue avec eux - les queues mènent toujours quelque part, il faut avoir confiance et se laisser porter par ces agglomérats humains. Au bout, la porte s'ouvre et se referme sur des toilettes. J'avise deux autres entrées au fond, je cours, en choisis une et me trouve enfin à l'air libre!

Une sorte de cour intérieure, non une ville de la taille d'une cour intérieure, un dédale d'escaliers et de ruelles minuscules serpentent à travers un fouillis de maisons carrées aux tons ocre. Un joli tableau, silencieux, anachronique, que j'ai à peine le temps de contempler puisque, surgi de nulle part, un saltimbanque au costume bigarré, ridicule - chapeau à plumes, masque au long nez, cape de velours cramoisi et vert -, s'est jeté en travers de mon chemin et déclame avec emphase des tirades incompréhensibles
« Armanio Rikiti, duc de la Cité pourpre (brandissant un fanion triangulaire) : ronds-de-jambes, jabots et tout le tralala, un genou à terre me voilà, débarrasseur d'embarras, une clé sous la paupière, une chenille sur le toit - la joie, la joie dans ce foutu fatras! »


— « Mmh mmh…»

(Séance à 45 euros, septembre 2003)

mardi 26 octobre 2010

L'obsession des côtes à la lumière d'un phare phobique



"Pourquoi faut-il toujours que nous nous retrouvions sur la côte?" demanda My en regardant ses pieds s'enfoncer toujours plus dans le sable noir à chaque reflux des vagues. "Tu me parles toujours de plage, de marées, de bateaux, de traversées… N'y a-t-il rien d'autre qui vaille la peine?" La fin de sa phrase avait été aspirée dans un bruit de succion, quelques algues filandreuses s'enroulèrent autour de ses talons. "Tu me décris des créatures multicolores, des villes de corail aux architectures gothiques, flamboyantes, des labyrinthes aux dédales cérébelleux, la grâce, la lenteur, le temps en suspens…"
Le soleil avait plongé d'un coup derrière la ligne d'horizon - sous ces latitudes, c'est un soleil narcoleptique; tombent à sa suite, brutalement, les ténèbres: reliefs cendrés, eau noire et huileuse comme du pétrole, bruits étouffés, bruissements, murmures… Ceux des hommes s'estompent, ceux de la nature s'enhardissent et préparent le changement de règne. "Tu sais bien que n'ai jamais mis la tête sous l'eau. Ce monde m'est étranger, ajouta-t-elle d'une voix minuscule. Viens, retournons vers l'intérieur."


Non, attends, parce que je sais, écoute, je suis sûr, la côte c'est la seule ligne de fuite, c'est la frange d'un monde, la seule ouverture, pas de murs, pas d'arbres, l'horizon, et au-delà, tu ne le vois pas mais tu sais qu'il existe un au-delà et que tu peux l'atteindre, que c'est possible, et que tu iras et qu'il faudra continuer d'avancer, tu débroussailleras, tu te feras un chemin, tu t'élèveras parce que tu veux pas, je veux pas crever digéré par l'estomac immonde des villes ni ensuqué, étouffé par la nature monstrueuse et moite; je veux plus être dans le noir, seul, terrifié, à tâtonner, à heurter les parois, tu sais comme la fois où petit les plombs avaient sauté et j'étais debout au milieu de la chambre et tout était si noir, j'avais pourtant les yeux ouverts mais on m'avait cousu de la nuit dessus; j'étais dans cette grande chambre et je me croyais dans les chiottes: un pas en avant dans n'importe quelle direction et j'aurais dû en tendant les bras toucher la porte ou les murs, mais deux, trois pas et mes mains tendues ne rencontraient rien, rien que le vide immense et noir, et je continuais d'avancer et la nuit me rentrait de partout, par le nez, par la bouche et envahissait mes poumons, et j'ai senti qu'elle allait m'engloutir, me dissoudre, j'ai compris qu'elle n'était pas à l'extérieur mais que c'est moi qui étais à l'intérieur, dans le ventre de la nuit, et qu'elle était en train de me digérer. Alors je n'ai plus bougé et j'ai hurlé et craché jusqu'à ce que la lumière revienne. Tu vois maintenant je veux garder les yeux ouverts, je veux pouvoir sortir la tête, respirer, voir loin, je veux de l'espace où m'enfuir quand j'ai peur. Cela je le sais, j'en suis sûr, je le sais.

Ce que je savais aussi c'est que les mots, quand ils ne sont pas vains, agissent comme une médecine à effet retard, et que le temps que My comprenne il serait trop tard, qu'elle serait déjà loin de moi, qu'elle nourrirait peut-être des regrets ou de la rancœur à mon égard.
"D'accord", répondis-je. My me prit par le bras et doucement me fit faire demi-tour. Nous marchâmes encore quelques mètres sur le sable noir avant de nous engouffrer sur le chemin de terre qui serpentait sous les arbres et rejoignait les premières maisons du village, puis la route, puis la jungle, puis la ville, puis encore la route, et tout au bout une autre côte… et la mer. Je serrai fort la main de My: "Dis, quand on sera arrivés, ça te dirait d'aller voir nager les dauphins? Il paraît que là-bas les pêcheurs t'embarquent avec eux au lever du soleil pour quelques roupies. Ça doit être merveilleux!"


(Lovina - Bali, Indonésie)

samedi 2 octobre 2010

L'herbe repousse, pas les moignons


Au fond du lac Hoan Kiem
Repose une épée légendaire.
Qui l'en extraira
Délivrera le pays de sa malédiction
Dit le jeune vendeur de cartes postales
Manchot

Mutilé, mutilé
Du nord au sud partout
C'est un pays mutilé
Des bras des jambes de l'âme
Amputé

Le vieil homme édenté
A honte de son sourire
Qu'il cache du revers de la main
Après le thé il nous invite
A l'étage de sa maison

Un petit autel
Bois et plastique rouge
Dorures bougies tremblantes
Et des photos sépia
Portraits endimanchés
D'une femme et deux enfants

Il se tait maintenant
Et sourit
En s'approchant de la fenêtre ouverte

Dehors
Des canards barbotent
Au fond des trous d'obus
Derrière le mur jaune décrépit
Des enfants crient et jouent
Au ballon
Aux mousquetaires

(Hanoï - Hoi Han, Vietnam)

lundi 27 septembre 2010

Nuages fous


J’ai habité cet ermitage,
Mais après dix jours, j’en étais rassasié.
Regardez au-dessous de nos pieds,
Les désirs charnels augmentent beaucoup.
Un autre jour, si vous venez me demander,
Je serai chez un poissonnier,
Dans un bistro
Ou dans un quartier de plaisir.

(Ikkyu, 1440)

jeudi 23 septembre 2010

La main du diable… sur le déclencheur


Sur la photo, c'est d'abord ses longues jambes fines et brunes qui captent la lumière. L'œil s'attache ensuite à suivre la ligne d'ombre qui délimite leur croisement, et butte sur la frontière indigo du tissu noué en sarong autour de ses hanches. Le buste, long et légèrement penché, disparaît en partie sous la cascade de cheveux noirs, dont on remonte le cours jusqu'à voir émerger un visage d'ambre pur - à peine quelques sédiments: bulles translucides prisonnières, insectes fossilisés, puis deux grands yeux de charbon perdus dans le lointain.
Le menton repose dans le creux de la main et imprime à ses lèvres une moue involontaire mais d'à-propos. Depuis le pli mat du poignet, on descend ensuite une rivière de breloques, chaos coloré et brillant le long de la ligne gracile de l'avant-bras, jusqu'à l'angle aigu du coude posé, soutenant le tout, sur mon épaule voûtée. Dans le même mouvement de pesanteur courbe, ma colonne vertébrale descend les degrés d'un pull marin trop lâche d'où sort ma tête pendant entre les jambes comme pour épouser le sol et disparaître entre les lattes du plancher en même temps que deux insectes diaphanes.

Il y avait dans ce cliché quelque chose d'irréel, dans le sens de factice, la dernière case d'un roman photo. En légende : "Le hasard avait semé sur leur chemin la promesse d'un amour innocent et exotique, mais le destin cruel allait une dernière fois séparer nos deux amants impossibles, les renvoyant à leurs chemins de solitude, désespérés mais libres." Ou quelque chose d'approchant. Les mots, peu importe leur sens, n'étant à ce moment-là du drame que prétexte à accroître la charge émotionnelle et la frustration de la ménagère.

Bref, ça, c'était juste après que j'eus senti le feu du dragon dans son ventre, ma tête posée dessus. Je m'étais redressé dans un sursaut, l'avais regardé, effaré, et vu la tristesse dans son regard. La peur aussi. Elle a dit: "Il vaut mieux que j' y aille, maintenant." J'ai compris "va au diable", et j'ai fondu dans la nuit comme un bandit, marcher avec mes monstres et Olie, qui sautait et dansait dans l'ombre autour de moi comme un vieux chamane. On a parcouru ainsi des kilomètres, la lune sur notre gauche, son reflet dans l'eau, et l'écume qui nous léchait les pieds. Olie avait fait une nouvelle allusion à l'étroitesse de son enveloppe charnelle, et s'était mis à creuser le sable comme un chien fou et à y sculpter d'immenses corps tordus. Soudain tout a disparu: Olie, la lune, l'océan. Je me suis retrouvé seul, perdu dans le noir total. Seule brillait encore à quelques mètres la proue d'un bateau échoué. La peur au ventre, j'y ai accroché mon regard comme à une bouée, jurant de ne pas lâcher prise. Avant de m'apercevoir que gravé dans le bois c'était le diable en personne qui me dévisageait, une tête de démon hirsute, défiguré, menaçant. Ses petites lèvres fielleuses resserrées en cul de poule m'apparurent pourtant, aussitôt après l'épouvante, comme le détail mal assorti, la touche comique du tableau. Je me mis à rire et chancelai vers ma gargouille avec l'intention de lui pisser dessus, lorsque gicla un éclair de lumière blanche. Des pas feutrés dans le sable derrière moi, un coup d'œil par-dessus mon épaule pour voir détaler la silhouette d'Olie, cette fois nu comme un ver, un appareil photo en bandoulière.

J'ai marché encore un long moment, sur les épaules un poids de solitude comme je n'en ai plus porté depuis, ai trouvé la pauvre hutte d'Olie déserte, griffonné un mot sur sa porte : "Si je ne suis pas là, c'est que je suis parti à ta recherche. Ne bouge pas, je te ramène." Bredouille, j'ai erré jusqu'à la poussière de l'aube où m'attendait ma brune apsara pour la scène d'adieu. C'est le moment qu'a choisi Olie pour surgir comme un diablotin - Adam-reporter -, voler quelques clichés et s'évanouir à nouveau dans la nature.

- "Ça a été, cette nuit?" demande Apsara.
- "D'enfer."
- "On peut s'écrire, s'envoyer des photos…"
- "Pas de photos, si tu veux bien, juste des mots… juste des mots."

(Samui, Bo Phut, Thaïlande)

vendredi 10 septembre 2010

Départ


Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

(…)

Il y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche va-t-en

Blaise Cendrars, Tu es plus belle que le ciel et la mer,
dans Feuilles de route, 1924

lundi 6 septembre 2010

Chenille jaune, chenille rouge


I

Une petite chenille jaune rayée de noir gravissait les marches de pierre d'un temple. Une petite chenille rouge rayée de noir les descendait. Elles se croisèrent au niveau d'une fissure d'où émergeait un bourrelet de mousse. A ce point précis, elles se dressèrent à mi-corps l'une vers l'autre jusqu'à se frôler les mandibules, formant un oméga, sorte de pont enjambant le renflement moussu. Dieu sait ce qu'elles purent se dire.

A quelque 1 000 kilomètres plus au Sud, Ugo l'Italien berçait son corps ferme et bronzé sur un hamac tendu entre deux bananiers, ignorant l'existence même du serpent-minute en équilibre sur une feuille à deux mètres en surplomb, prêt à fondre sur la chair somnolente.
"Bon, lui il ne t'attaque pas. Mais si lui te rencontre par hasard, lui il t'embrasse. Alors, oui, il te reste quelques minutes… et bye bye, c'est comme ça", avait dit le pêcheur à tête d'enfant en tirant d'un coup sec sur l'hameçon fiché dans le gosier d'un gros poisson secoué de spasmes.

Plus tôt, un enfant avait surgi en braillant d'entre deux huttes où un naja dressé gonflait ses joues et crachait.

Sur une autre île à quelques heures au nord, Gérald, naufragé volontaire, squelette en paréo, pestait. Sur les délais d'approvisionnement en héroïne et sur la couleur des chenilles. "Tu peux pas savoir, y' en des rouges et des jaunes, pareilles, même taille, velues, jolies en somme, mais je me rappelle jamais, une qui est inoffensive et l'autre qui te paralyse les membres. L'autre jour, j'en ai trouvé une dans ma botte. Heureusement, ici je secoue mes fringues et je tape mes godasses. Dieu sait si c'était la bonne ou la mauvaise!"

II

My était tombée du ciel pour enchanter de son petit rire de souris le chaos poussiéreux de ma route. J'avais couru des milliers de kilomètres - et des vies antérieures de cœur sec - pour la retrouver : train, bateau, car, halls de gare et gargotes de vieux chinois hiératiques où s'épanchent pour tuer le temps faux voyageurs et vrais trafiquants…
Et elle était là, maintenant, debout à côté de la moto, toute à son étonnement, massant ses fesses endolories par des heures de rebonds à l'arrière de la selle biplace. Elle était belle. A la fois minuscule et fragile dans ce décor sauvage et outrancier, et immensément grande en ce qu'elle réussissait à combler mon horizon tout entier et la préhension avide de mes cinq sens. J'exultais. My souriait en se dirigeant vers l'escalier du temple.

"Oooh! Ce qu'elles sont belles!" Je n'avais pas eu le temps de crier que My était déjà accroupie au niveau de la marche fissurée et regardait se dandiner dans le creux de sa main les deux chenilles. J'étais comme pétrifié, les pieds rivés dans la pierre au bas de l'escalier, les bras et les mains tendus vers l'avant figés dans leur mouvement, la mâchoire tombée. Impuissant, j'ai regardé My saisir chacune des chenilles du bout des doigts, les reposer délicatement au sol, se relever, tourner vers moi une mine émerveillée, et continuer son ascension. En haut de l'escalier, une petite nonne en robe gris clair l'accueillit lui rendant la pureté de son sourire et l'invita à entrer dans ce qui, en fait de temple, était une sorte de grotte où elles disparurent toutes deux. Je les imagine arpentant silencieusement, les mains jointes, d'étroites galeries à peine éclairées à la bougie et saturées de fumée d'encens, débouchant enfin sur un dernier boyau, au bout duquel perce une lumière aveuglante.

III

Au bout de la feuille de bananier, le serpent minute perdit l'équilibre et se laissa tomber sur la poitrine d'Ugo, où il décrivit des courbes affolées. L'Italien se redressa en hurlant, et se jeta d'un bond indescriptible hors du hamac. Une heure plus tard, il tremblait encore. La mort instantanée devait être une légende, et le serpent minute aussi dangereux qu'un ver de terre.

Les adultes accourus aux cris de l'enfant, le naja enragé fut décapité d'un coup de machette et débité en parts égales pour le dîner.

Assis en tailleur dans son réduit de planches, Gérald tapotait le fond de ses bottes du plat de la main. En sortaient par dizaines des chenilles, rouges, noires, jaunes, grasses ou longilignes, toutes velues, qui allaient s'agglutiner en un tas remuant sur ses jambes maigres. L'homme, secoué d'un petit rire aigre de fumeur, plongeait ensuite sa main dans la masse molle et jetait à pleine poignées les bestioles contre le mur, l'air triomphant.

My glissa une offrande dans la main de la nonne, qui s'inclina et prit congé. Parvenue au bout de la galerie, l'ombre de My se disloqua et s'éleva dans le puits de lumière. Il lui poussa deux petites ailes d'albâtre. De mon socle de pierre je la vis papillonner, éclaboussant de petites billes scintillantes le vert sombre de la végétation. Elle vint d'abord se poser sur mes mains, toujours tendues, puis sur ma bouche. Nous restâmes encore quelque temps collés l'un à l'autre. Puis My s'éleva de nouveau dans les airs, et disparut, me laissant seul avec mes rêves, mes doutes et une furieuse envie de reprendre la route. Pour la chercher, encore.

(Kanchanaburi - Samui - Ko Tao, Thaïlande)

vendredi 3 septembre 2010

Un éclair d'éternité

Le bouddhisme est négatif. Il vous dira ce qu'il n'est pas et si vous insistez pour qu'il soit «quelque chose», il mettra un espace vide à votre disposition dont vous pourrez faire ce que bon vous semble. C'est seulement en ce qui concerne ses méthodes qu'il sera spécifique: il vous dira de méditer, de vivre avec la conscience de vos actes, de faire de votre mieux. Il vous dira de gagner honnêtement votre nourriture quotidienne. D'être bienveillant en pensée et en paroles. Il vous suggérera de créer vous-mêmes les situations dans lesquelles vous voulez vous trouver plutôt que de vous y laisser acculer par vos actes et ceux des autres. Il vous recommandera de regarder vos doutes en face. Il vous conseillera de faire vos expériences par vous-mêmes. Il refuse tout dogmatisme. Il désapprouve qu'on impose ses opinions aux autres. Et il insiste pour que vous fassiez l'effort de vous connaître, vous, votre paresse, votre vanité, votre avidité, ces sentiments qui sont la roue motrice de la vie.

Un instant, pensais-je. Il y a une chose que je sais. Je sais que la liberté existe. Et c'est ça, le centre du bouddhisme. La roue tourne, semble-t-il, éternellement. Vie après vie, paradis après paradis, enfer après enfer. La volonté de vie entraîne de nouvelles naissances et de nouvelles morts. Mais à n'importe quel moment donné, on peut trouver la liberté. Le Bouddha l'a trouvée, les maîtres zen l'ont trouvée. Tout ce qu'ils ont pu faire, nous le pouvons aussi. Il suffit de persévérer.

Janwillem Van de Wetering, Un éclair d'éternité.

jeudi 2 septembre 2010

La transmigration du va-nu-pied (1)



Couplet 1: Lignes de fuite

Jadis mon père se consuma
Comme un bâton d'encens
Une prière pour l'enfer
Dans l'odeur âcre de la vinasse
Et du tabac froid

A des années lumière
Dans un port d'Asie
La coque bleu ciel
Les turbines des chalutiers
Et l'odeur de graisse et de gasoil
M'invitent à partir
Dans la nausée de 5h du matin

Les genoux croisés haut
La tête à même le banc de bois
Je chavire en mer de Chine
Pour seul repas
Un petit pain rond
Dans l'estomac
Et la fumée d'une Marlboro
De contrebande russe

Un seau de pisse
Passe de mains en mains
Jusqu'au pont arrière
Où le dernier volontaire
Le balance par-dessus bord

Demain je sauterai dans un train
Voir si l'on peut
Echapper à ces odeurs
De corps
De mort
De souffrance

(Quittant Cat Ba, Nord Vietnam)